Comment j'ai su que j'étais
Philip K. Dick

par Xavier Gélard

La version intégrale de ce texte est à lire dans le numéro 1 de Vert Pastiche.

1. Les infos crachotèrent quelque chose à propos de l'unification du monde. Le phénomène avait débuté quelques semaines auparavant, dans une petite ville de Hawaï, puis, simultanément, au Kansas, et en Virginie. Ca ne semblait toucher que le continent américain, mais la speakerine disait que, selon un certain expert – que Pj crut reconnaître mais dont le nom ne lui dit rien (il s’attendait à quelque chose comme « Dimitreï Rosprovitch », et cela donnait plutôt « John Sinclair ») –, cela pourrait bientôt arriver en Europe. Des diagrammes furent montrés – l’expert expliquait que tout cela provenait sans doute de la conjonction de deux phénomènes indépendants : le mouvement des plaques indienne et européenne, et la brusque explosion, il y a quelques milliards d’années, d’une étoile lointaine au nom codé, dont les conséquences n’étaient perceptibles qu’à présent sur la terre, en termes d’effets de serre, de variations thermostatiques et de modifications quantiques sur la matière elle-même.
P.J. s’assit devant le poste de télévision. Les images d'Hawaï étaient affreuses : des pans entiers du paysage se fondaient littéralement entre eux. Une caméra avait filmé le processus sur deux pierres qui, parsemées sur le chemin, avaient fini par se rapprocher comme des billes de mercure et s'étaient interpénétrées. Pj avait regardé ça avec un air de dégoût, déposant son thé sur une petite table en bois à ses côtés – sans remarquer que sur celle-ci se trouvait déjà une tasse comparable, à moitié bue et refroidissant depuis le matin. Il regarda les deux amibes – les pierres vivantes qui s’interpénétraient lentement, niant toute distance et toute différence supposée entre elles – puis tourna la tête vers la table pour récupérer son thé. Quand il voulut reprendre une gorgée, il vit enfin les deux tasses comiquement posées l’une à côté de l’autre, sans qu’il puisse dire laquelle il était en train de boire. Il se jugea stupide de faire chauffer thé sur thé sans jamais les finir, comme si quelque chose lui donnait envie d’en boire et que quelque chose d’autre, une force contraire, lui interdisait de les boire jusqu’au bout. Dieu seul savait ce qui se passait entre son inconscient et le thé, pourquoi cette substance inoffensive lui promettait toujours des surprises : quelquefois il avait retrouvé des tasses non bues sur son lit, alors qu’il s’apprêtait à se coucher, d’autres fois il s’était retrouvé à redemander une tasse à ses amis alors qu’il y en avait déjà une, fumante, posée devant lui. Il repensa au phénomène que la télévision venait d’évoquer et se demanda s’il était possible que ces deux tasses, à l’instar des deux pierres de la télévision, n’en fassent plus qu’une, ce qui lui permettrait de mettre fin à ce problème ; mais le mélange du chaud et du froid le repoussa d’avance. Il se rapprocha de l’écran, pour mieux regarder le visage de la présentatrice : elle semblait ridée et anxieuse, comme si quelque chose la tourmentait et qu’elle s’efforçait de le cacher sous l’annonce neutre des monotones informations internationales. Pj supposa un moment que, s’il était présentateur, il soulagerait certainement ses malheurs personnels en évoquant à longueur de journée des catastrophes objectives et planétaires – mais ce n’était sûrement pas son cas à elle, ses problèmes personnels semblaient se conjuguer aux infos internationales comme les mouvements des plaques à l’explosion de l’étoile, sans qu’on puisse donner d’explication valable à cette répercussion. Il reposa un peu son attention sur ses deux tasses de thés, posées l’une face à l’autre de façon absurde et avec le même volume contenu, et médita quelques instants sur la vacuité de toutes choses – pourquoi boire du thé par cette chaleur, alors que la climatisation ne marchait plus, et, que, de toutes façons, le goût du thé ne lui évoquait rien ? – quand le mot « Barcelone » éructé dans les baffles du téléviseur le fit sursauter. Il supposa que c’était encore en rapport avec ce phénomène physique, mais bientôt il arrêta le poste quand il vit les sujets : le chanteur Leo sarkisian, présentant le clip de son nouveau morceau à la gloire d’une jeune fille dont il ne voulut pas révéler si elle existait réellement ou si elle n’était que le fruit de son imaginaire d’artiste, et quelques barbus bedonnants qui arboraient des livres de Philip K.Dick devant la sagrada familia. Puis la sonnerie le fit sursauter.

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